Philippe Guisembert, proviseur : le projet Comenius ? un sentiment de succès pour les élèves et les parents

Entretien publié le 01/08/2007 - Soleo 16

Un article : Comenius

Au collège Albert-Jacquard de Caen, le projet interculturel « Terre, eau, feu : des hommes aux choses », conduit avec l’Italie et la Pologne, s’appuie sur un itinéraire de découverte (IDD) et réussit à désenclaver tout un quartier.

Philippe Guisembert, principal passionné par sa mission, mesure l’impact d’un projet Comenius sur un public culturellement peu ouvert, replié sur sa ville, son quartier, sa tour, sa cage d’escalier. Le collège Albert-Jacquard qu’il dirige à Caen, qui accueille des élèves issus à plus de 80 % de familles très défavorisées, est le seul du Calvados labellisé « ambition réussite ». Construit au pied des tours, il représente, avec le centre socioculturel et la MJC, un élément structurant pour les familles, et est à ce titre très souvent interpellé pour répondre aux nombreux problèmes rencontrés, y compris hors cadre scolaire.

Soleo : Le projet « Terre, eau, feu : des hommes aux choses » s’appuie sur un itinéraire de découverte, dispositif interdisciplinaire innovant. Un IDD réunit-il donc tous les « ingrédients » pédagogiques nécessaires à un projet Comenius ? Quelle valeur ajoutée représente la dimension européenne pour un itinéraire de découverte ?

P.G. : Organiser un tel projet en dehors du temps scolaire, dans le cadre d’un club ou d’un atelier, me semble personnellement moins pertinent que de l’inscrire dans l’emploi du temps de l’élève et le service des enseignants. C’est une façon de montrer à la communauté éducative - personnels, parents, élèves, rectorat - que le projet Comenius est totalement intégré au fonctionnement de l’établissement. Le positionner comme IDD, c’est impliquer officiellement des enseignants de plusieurs disciplines, la documentaliste, l’informaticien, les assistants pédagogiques. Les IDD fonctionnant en semestres, cela permet aussi de mobiliser plus de cinquante élèves sur le projet Comenius. Les élèves devant acquérir des notions disciplinaires avec leur IDD, un tel projet est justement pour les enseignants un moyen d’aborder la maîtrise de la langue française et des TICE, les notions géographiques, historiques et environnementales. Pour un élève, prendre conscience que des thèmes communs peuvent être traités et étudiés avec des élèves étrangers est une véritable révélation. Il est prévu que nous utilisions bientôt Skype pour rendre plus réels et plus concrets les contacts tout au long de l’année.

Soleo : Quel type de travaux réalisent concrètement les élèves ?

Un professeur
: Ils ont effectué des recherches sur leur patrimoine, comme le préconise Comenius. Nous avons souhaité l’ouverture à la connaissance des autres pays, en invitant au collège une Polonaise et une Italienne, qui ont présenté de façon très vivante les traditions de leur pays natal, qu’elles soient religieuses, culinaires ou politiques. Lors de leur déplacement en Pologne, les élèves ont été surpris par une vie quotidienne que rythme la religion catholique, avec par exemple la présence de crucifix dans une école publique. Sensibles à la beauté des sites visités dans ce pays, ils seront sans doute amenés à redécouvrir autrement leur propre ville. Ce qui a été surtout remarquable, c’est leur application dans l’acquisition des rudiments du polonais : ils utilisaient leur dictionnaire, toujours à portée de main, posaient des questions et essayaient avec persévérance de communiquer, ce qui bien sûr a resserré les liens et créé une amitié qui s’est manifestée lors du départ par des larmes, pas seulement chez les enfants.

Soleo : De quelle manière les parents sont-ils associés à la dimension formatrice du projet ?

Un professeur : Dans ce quartier « sensible », les parents sont toujours associés à toutes les formes d’activités du collège. De nombreuses familles s’étaient portées volontaires pour accueillir des jeunes en mars dernier, polonais et italiens. La barrière de la langue a été franchie grâce à leur volonté de communiquer, à leur sens de l’hospitalité, à leur gentillesse. Le collège avait lui-même organisé des rencontres : repas et spectacle musical, visites de la région, etc. Toutes les familles d’accueil ont pu échanger leurs impressions et, dans de nombreux cas sans doute, faire connaissance entre elles. Pleinement conscients du potentiel de tels projets, les parents étaient en conséquence prêts à laisser partir leurs enfants, malgré leur jeune âge. Un projet européen, c’est aussi un bon moyen de rendre concrète la géographie ! Une fillette de douze ans nous a demandé si la Pologne se situait en France, et nous n’avons pas ri, parce que c’était une vraie question. Celle d’un enfant qui n’est probablement jamais allé à Paris.

Soleo : La valeur ajoutée du projet pour les élèves est elle mesurable ?

P. G. : Dire que l’expression « projet Comenius » est aujourd’hui connue de tous - équipes, parents, élèves -, n’est-ce pas apporter déjà la preuve qu’un tel projet permet, au sein de notre collège, de valoriser le travail des élèves et de leur redonner confiance ? Un indicateur pertinent : alors que les exclusions de cours sont innombrables tout au long de l’année scolaire, il n’y en a jamais eu une seule lors des deux heures d’IDD Comenius. Au rang des objectifs affichés, figurait l’apprentissage de l’autonomie et la valorisation des compétences de chaque élève. Voir un élève comme Cyrille, avec deux ans de retard et un niveau de SEGPA , effectuer, tant au cours d’IDD que sur son temps personnel, des recherches au CDI pour compléter son travail sur les sapeurs pompiers en France et en Europe, n’est-ce pas là encore la preuve d’une plus-value considérable ? Je voudrais dire enfin que le projet Comenius fait régulièrement débat au sein du conseil d’administration du collège. Après une première année de fonctionnement, les inquiétudes préalables ont été balayées. La seule demande formulée par les parents et les professeurs porte sur la participation massive de tous les élèves d’un niveau, afin qu’aucun ne soit privé d’une telle expérience.

Soleo : Quels sont les deux ou trois conseils que vous donneriez à un collège, futur candidat à un projet Comenius ?

P.G. : Je ne souhaite pas m’ériger en conseiller. Je peux simplement dire que les débuts sont toujours difficiles, et qu’il ne faut en aucun cas se décourager. J’ajoute qu’une visite préparatoire est toujours plus pertinente que des échanges numériques, tant le relationnel entre les équipes est capital pour la réussite du projet. Le choix du coordonnateur aussi est primordial, car il a un rôle essentiel de médiateur, d’organisateur et de garde-fou. Avant et pendant le projet, il ne faut pas hésiter à consacrer quelques jours à recevoir ou à aller rencontrer une partie des partenaires. Au mois d’août dernier, je suis ainsi allé en famille passer quatre jours en Pologne, pour y rencontrer, en dehors du contexte de travail, un professeur italien et sa famille, ainsi que la coordonnatrice polonaise. Pour le chef d’établissement, il est aussi très important de rendre visite régulièrement aux élèves et aux enseignants qui travaillent sur le projet, d’encourager et de valoriser le travail de tous. Enfin, il ne faut pas hésiter à compléter les financements européens avec le budget de l’établissement, en sus des quelques heures prises sur la dotation horaire globale.

Le conseil général du Calvados et le Mémorial de Caen sont partenaires du projet.

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Contacts :
Collège Albert-Jacquard
1, rue de Flandre
14000 Caen
Tel : 02 31 75 33 30